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05/07/2006

EDITO - La dictature de l'opinion

Au cas où certains électeurs l'auraient oublié, l'élection présidentielle en France se dispute à deux tours. Ce n'est pas une évidence, quand on suit l'actualité. Au premier tour peuvent se présenter officiellement tous les candidats ayant obtenu au moins 500 parrainages d'élus. Notons d'ailleurs que près de 8 élus 10 ne signent pour aucun candidat. Ce qui veut dire : ou bien qu'ils sont encore plus abstentionnistes que leurs électeurs ou bien qu'ils ont compris la supercherie du système.

Au second tour de l'élection présidentielle, donc, les votants ont le choix entre les deux candidats arrivés en tête à l'issue du premier tour. Mais notre démocratie est si dynamique et florissante que l'on sait dès maintenant qui sera qualifié pour le second tour l'année prochaine. Il faudrait être un extra-terrestre pour ne pas avoir entendu parler de Sarko et Ségo, les deux lutteurs du moment, sous la chaleur des projecteurs. Même le dernier des abstentionnistes, amateur de pêche à l'ombre, a eu vent du fameux match annoncé.

Finalement, peu importe les projets, les idées, les visions du monde... ou de l'Europe (le nom maudit qu'il ne faut même pas prononcer si on veut conserver des électeurs, paraît-il). Après tout, c'est vrai ! Pourquoi s'embarrasser à expliquer un programme ? Pourquoi débattre ? Puisque c'est déjà fait. Avant même le premier tour, les sondages nous disent tout... et en plus, les petites phrases agrémentent les statistiques ! Limpide, clair, sans bavure.

Les grands médias, et en particulier la télévision, amusent le peuple en s'arrêtant aux propositions simplistes : le smic à 1500 euros et l'immigriation choisie sont des superbes exemples de ces ballons d'essai savamment distillés pour tester l'opinion. Plus ça résonne, moins ça raisonne. C'est cela, la fameuse "opinion". Tout est rôdé pour préparer le peuple. Le peuple des électeurs finit par se confondre avec l'opinion. Voilà la clé du scrutin. Dans certains milieux autorisés, on appelle cela précisément la "démocratie d'opinion".

Personnellement, je ne sais pas ce que c'est : je ne connais que la démocratie tout court. Elle existe ou pas. Une opinion, ce n'est pas un projet. A titre individuel, c'est un avis sur un point précis ou un jugement sur une chose ou une personne. A titre collectif, c'est un sentiment majoritaire, une tendance qui fait que la plupart des gens portent plus volontiers des tongs pour aller à la plage. Bref, une opinion est un jugement, pas toujours sérieux, pas forcément fiable. Son existence sans débat préalable représente un danger car l'opinion sans fondement donne plus de crédit à l'émotion qu'à la raison.

Notre "démocratie d'opinion" nous offre parfois des commentaires délirants. Comme cette phrase, à propos du duel - assuré donc - entre Nicolas et Ségolène, à la Une du Journal du dimanche (le JDD, pour les intimes) du 25 juin : "leur affrontement les pousse parfois à de curieux changements de cap". Et paf ! Encore un journaliste tombé dans le panneau. "Les changements de cap", ce sont précisément les petits ballons d'essai livrés à l'opinion et aux sondages. "On nous enconnarde", comme dirait Michel Piccoli, comédien en colère qui ne va plus voter, on le comprend.

A force de prendre les gens pour des cons, cette démocratie verrouillée finira par se transformer en dictature : la dictature de l'opinion. Celle qui entraîne l'absence de convictions politiques et de débat, et nous invite à ne trancher que des choix binaires : sarko ou ségo, fumeur ou non, mariage homo ou famille traditionnelle, sécurité ou violence dans les banlieues, sexe ou abstinence, Sarko en chemise ou Nico en short, développement durable ou croissance, Ségo en jupe ou Royal en pantalon, vin rouge ou coca... Vous pouvez trouver vous-mêmes vos exemples, c'est très amusant. On pourrait même suggérer à une télévision bien intentionnée d'en faire un jeu. Et l'on pourrait gagner des millions en répondant à la question subsidiaire : avec un smic à 1500 euros, peut-on payer l'option couleur de l'immigré choisi ?

Le vrai engagement politique consisterait plutôt à affirmer que la complexité vaut la peine de prendre le temps du débat. Mais ce n'est qu'une opinion personnelle.

Laurent Watrin

Écrit par eurocitoyen dans Blog | Lien permanent | Tags : Oh là là ! | |  Facebook | | |

Commentaires

Bonne analyse de l'engrenage dans lequel la démocratie est
piégée dans notre pays (comme dans d'autres). Une multitude
de questions sur des sujets étroits, émotionnellement chargés,
avec des réponses binaires par oui ou non, constitue un entonnoir
mental écartant toute réflexion et vision politique.
Cela tient de méthodes de dressages à la Pavlov. Manque que
le susucre et les chocs électriques selon que la réponse est
considérée bonne ou mauvaise.
J'ai personnellement une profonde aversion pour la logique
aristotélienne qui range tout en deux cases, le vrai et le faux,
le bien et le mal, etc. La nature est bien plus riche, les
problèmes bien plus complexes, et l'esprit humain sait ce
qu'est une gradation entre 1% et 99 %, tandis que le 0 et
le 100 sont les marques de l'extrémisme.
jean pierre verdier

Écrit par : verdier | 26/06/2006

je suis d'accord avec ces analyses...
Mais comment en sortir ?

Il revient aux politiques à changer et aux gens aussi...
Peut-on réellement changer les gens ?
C'est leur affaire après tout.
Le monde politique peut cependant changer si on modifie le statut de l'élu en le responsabilisant .
Des règles comme un mandat-un élu ou l'obligation de quitter des fonctions de direction au sein d'un parti ou d'un syndicat (les préfets n'ont pas le droit d'adhèrer à un syndicat) pour un élu ou le membre d'un exécutif, un devoir de réserve et de secret professionnel qui s'impose d'ailleurs à leurs collaborateurs(fonctionnaires) pourrait réhabiliter le politique.

Dans ce cadre, ce serait les partis (transformés en vecteurs d'idées travaillées) et non des hommes (et femmes) tenant plus du vendeur(se) de voiture qui alimenteraient le débat.
Les "professionnels de la politiques", encore que je n'aime pas ce terme s'investiraient dans la campagne le plus tard possible investis d'idées travaillées... Ou mieux encore : ce serait des gens nouveaux donc moins intéressés et par la même plus intègres qui se lanceraient en campagne.

Écrit par : Thierry C | 16/09/2006

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