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07/02/2011

"Il nous faudrait un bon fait divers !"

Petite réflexion à l’occasion d’un rendez-vous, ce mardi 8 février 2011, au forum IRTS de Nancy dans le cadre du cycle « journalisme et démocratie ».

Des journalistes discutent dans une rédaction, dans un organe de presse, un jour :
- On s’emmerde aujourd’hui…
- Ouais… Il nous faudrait un bon fait div’ !

Ce dialogue peut paraître surréaliste. Mais tout journaliste a déjà entendu ou prononcé des mots de ce genre. Drôle de métier qui consiste à raconter la petite histoire quotidienne qui fait l’actualité. On s’y ennuie souvent, effectivement. A cause, parfois, d’un manque de curiosité ou d’un défaut de regard sur la vie. A cause aussi, parfois, d’une curiosité mal placée. Et, plus souvent, parce que l’intérêt de l’information n’est pas évident.

La matière actualité, base des informations d’un journal, d’une radio, d’un site internet, cette matière se trouve plus ou moins bien traitée, mise en valeur, appréciée, exploitée (oh le vilain mot)...

Un journaliste raconte en général le drame, l’émotion, ce qui bouleverse ("les trains qui n'arrivent pas à l'heure"), le flot qui déborde, et parfois même le pire, ce qui ressemble – aux yeux de la majorité – au délire de l’humanité.

- La voisine s’est fait tabassée dans sa cage d’escalier et personne n’a bougé ! C’est un bon sujet, ça, non ?!
- Oui peut-être, mais, bon, moi, je ne me sens pas d’aller tendre le micro aux voisins…

Dans une rédaction, il peut y avoir - il doit y avoir - du débat, sur la portée d’un fait divers et sur la façon – plus ou moins digne – d’en rendre compte.

Dans un contexte budgétaire tendu, dans un univers où la concurrence médiatique est rude, il peut aussi y avoir étouffement de ce débat propre à la chose journalistique.

« Le fait divers fait diversion » selon Pierre Bourdieu, le sociologue pourfendeur des médias de masse. Le fait divers ne serait-il pas plutôt le miroir de nos aversions, de nos ressentiments, de nos perversions ? Et que serait la réalité si on ne la regardait jamais en face ?

Bien sûr, il faut éviter de tomber dans la « République compassionnelle », dénoncée brillamment par Michel Richard.

Lorsque l’information enfle le monstrueux sans recul, lorsque le fait divers se fait invasion, il y a sans doute danger pour l’imaginaire de chacun.

Lorsque l’information mute en émotion pure et renforce la victimisation qui guide l’action politique, il y a sans doute danger pour la démocratie.

Lorsque l’écho lourd du drame prend le pas sur la réflexion sereine, il y a certainement danger pour la société et le débat.

La monstration n’est pas démonstration.

Roger Gicquel, disparu en 2010, célèbre pour sa formule « la France a peur » - mal interprétée en son temps - ne séparait jamais le fait du commentaire. Le journaliste de radio et de télévision tentait toujours de donner du sens au fait divers, de replacer les faits dans un contexte. Prétention, diront certains. Honnêteté, peut-être tout autant. Autre temps, aussi...

Cette manière d’envisager l’information peut paraître désuète. La vision subtile du métier, qui prétend faire appel à l'intelligence (oh le gros mot !) est parfois anéantie par des stratégies commerciales dans les rédactions modernes où les budgets et les esprits s'appauvrissent de concert.

Mais le fait divers peut aussi être la source de remises en question personnelles et collectives, d’exutoire sensible et distancié, loin de l’amplification béate du monstrueux.

Le fait divers est aussi source d’inspirations littéraire, qui s’écarte de la réalité pour mieux la décrypter. Georges Simenon n’aurait sans doute pas goûté et offert l’humanité avec autant de talent s’il n’avait pas lui-même couvert (comme journaliste) et lu (comme citoyen) les faits divers.

Dans notre monde complexe et post-moderne, branché en permanence sur des "sources" très variées, tout peut devenir fait divers, bien plus qu’avant. Et tout peut faire diversion.

Chacun de nous, téléphone en main, ordinateur en poche, peut devenir à chaque instant le voyeur en chef d’une grande rédaction « fait-diversière » globalisée.

Mais le traitement de l’information, qui ne fait pas diversion, c’est autre chose. C’est un métier. C'est le métier du journaliste.

Le Forum IRTS de Nancy proposait un débat, mardi 8 février 2011, sur le thème

« medias et classes populaires – pourquoi les faits divers fascinent-ils autant ? » Vincent Goulet, sociologue, enseignant chercheur à l’université nancy-2, a exprimé une vision assez caricaturale, en dépit de quelques clés utiles au débat.


> www.forum-irts-lorraine.fr

 

Écrit par eurocitoyen dans Actualités, RENDEZ-VOUS | Lien permanent | Tags : médias, démocratie, citoyenneté, presse, gicquel, fait divers, bourdieu, socio, nancy, université, irts, forum | |  Facebook | | |

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