07 décembre 2009

"tous dans la même direction"...

C'est un livre important, utile, d'une grande simplicité. Bien écrit, bien traduit.

Ce récit éclaire notre passé européen. Ce recueil de souvenirs contient aussi des lignes pour le présent.  Il est comme un appel humaniste.

"Histoire d'un Allemand", de Sebastian Haffner, raconte comment tout un peuple a fini par devenir "corporate" comme diraient les pilotes modernes du "management efficient".

Sebastian Haffner, magistrat stagiaire à la Cour de Prusse, se retrouve embrigadé dans les jeunesses hitlériennes, comme des centaines de milliers de jeunes allemands à son époque. Il raconte : "Jamais je n'aurais dû me rendre dans ce camp (...) J'étais pris au piège de la camaraderie. Pendant la journée, on n'avait jamais le temps de penser, jamais l'occasion d'être un 'moi'." 

Avec une surprenante lucidité, l'auteur montre comment "Hitler promettait tout à tout le monde" pour mieux anesthésier ses opposants. Les souvenirs de Sebastian Haffner décortiquent ce qui produisit cette massification des personnes : l'humiliation de la première guerre mondiale, la faiblesse de la social-démocratie, le dégoût des citoyens ordinaires pour les traîtres vendus au nouveau régime, le manque de réaction du peuple, le quotidien replié sur lui-même, le poison de la camaraderie qui finit par distiller la peur généralisée de chacun pour tous les autres.

Car la camaraderie, avec son injonction du "tous ensemble", lamine les esprits. C'est un rouleau compresseur. "La camaraderie ne souffre pas la discussion", écrit Haffner : "c'est une solution chimique dans laquelle la discussion vire aussitôt à la chicane et au conflit, et devient un pêché mortel".

"Histoire d'un Allemand" est un livre majeur. Les profs d'Histoire seraient bien inspirés de le recommander à leurs élèves.

"Histoire d'un Allemand", Sebastian Haffner. Souvenirs (1914-1933). Traduit par Brigitte Hébert. Ed. Actes Sud. Collection Babel.

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27 octobre 2009

La langue du voisin et la crise

Je reproduis ici, avec son aimable autorisation, et avec quelques très légers aménagements, une analyse d'un ami démocrate. Cet article sur la nécessité de bâtir des communautés de langues partagées ne manquera pas de réveiller les commentaires de nos amis espérantistes.

Bonne lecture, bon débat et merci à Frédéric Le Jéhan !

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Il est chic de parler français". Ce slogan en vogue dans l'Alsace de la Reconstruction, libérée de l'annexion de fait à l'Allemagne nazie, a rempli son objectif. Le français est pleinement devenu la langue majeure en Alsace, maîtrisée aujourd'hui par presque tous ses habitants. Mais à cet enrichissement de la connaissance de la langue nationale, répond un appauvrissement, celui de la chute de la pratique dialectale corrélée à celle de l'allemand standard. Breton d'origine, je peux certes témoigner que  l'Alsace demeure sans doute la région française où la langue locale reste la plus ancrée.  Et cela d'ailleurs pour une large part, car l'allemand demeura privilégié de 1871 à 1918 au sein du Reichsland. La IIIème République imposait à la même époque au sein de ses frontières la pratique d'une seule langue dans l'espace public comme à l'école pour les jeunes générations, au détriment de l'occitan, du breton, du basque, du corse, du flamand ou des patois français du Nord. Mais cet atout d'une persistance de la langue locale s'avère aujourd'hui en péril.

Si l'Alsace du début des années 2000 était la seule région française à connaître une situation proche du plein emploi (taux de chômage tombant à 4,8% en 2001), cela provenait pour une large part du grand nombre de ses habitants qui travaillaient en Suisse ou en Allemagne. La crise ou plutôt des crises successives sont survenues depuis. De nombreux frontaliers furent licenciés. Beaucoup moins ont été réembauchés ensuite par des employeurs de plus en plus dubitatifs devant la maîtrise d'année en année de plus en plus imparfaite du hochdeutsch par les Alsaciens. Les métiers ou postes concernés évoluent aussi et requièrent des compétences et qualifications souvent croissantes. En atteignant un niveau record de 8,4% au second trimestre 2009, le niveau de chômage alsacien se rapproche toujours plus de la moyenne nationale. Ces évolutions se révèlent extrêmement préjudiciables aux Alsaciens, qui disposaient jusqu'alors de l'atout de la pratique de deux langues pour leur mobilité. Cela devient même un véritable handicap, si l'on songe que l'espace compris dans un rayon de 250 km autour de Strasbourg englobe près de 25 millions de germanophones contre environ 6 millions de francophones, la mégalopole rhénane s'avérant beaucoup plus dense que les régions situées juste à l'Ouest ou au Sud des Vosges. Le problème de cette diversité linguistique ne se pose pas de manière aussi aigüe pour les actifs de la France de l'intérieur dans leur mobilité professionnelle.

Le paradoxe est qu'à l'heure des célébrations de l'amitié franco-allemande et des accolades à n'en plus finir sur le Rhin, ni l'intégration européenne toujours plus forte, ni la monnaie unique, ni même une jeunesse ouverte sur la diversité du monde n'empêche la frontière linguistique naguère dans les Vosges de se reconstruire progressivement le long de ce grand fleuve. L'obstacle à la communication tend à s'accroître au fil des ans. Rien n'est pourtant inéluctable. Certains pays, comme le Grand-Duché de Luxembourg tout proche, parviennent à faire vivre le bilinguisme (NDR : un jeune étudiant luxembourgeois parle régulièrement quatre langues, l'anglais étant le plus souvent additionné aux trois langues courantes du pays que sont le luxembourgeois, l'allemand et le français). D'autres ont su, comme l'Irlande ou Israël, raviver ou recréer une langue moderne.

Seule une politique publique très volontariste et une véritable prise de conscience des habitants pourrait endiguer le déclin de la pratique bilingue en Alsace.  Mais cela ne se fera pas par quelques mesures incitatives ponctuelles ou des "clins d'œil" au dialecte. L'inflexion d'une évolution sociétale lourde de long terme réclame une action forte systématique et déterminée. Elle ne peux reposer sur une minorité d'engagements individuels. Elle suppose au contraire de rendre sa légitimité à la langue allemande comme langue d'Alsace au même titre que le français. Le bilinguisme paritaire devrait être généralisé dans l'enseignement à tous les niveaux, quitte à faire venir de nombreux professeurs des pays germanophones et à développer d'ambitieuses formations nouvelles. Nul doute qu'une telle remise en cause ferait l'effet d'une révolution intellectuelle au sein de l'éducation nationale. D'autres régions de France pourraient d'ailleurs en bénéficier, dans l'esprit la récente évolution constitutionnelle. Il n'y a pas d'autre issue pour éviter que l'allemand ne soit de plus en plus concurrencé par l'anglais dans les choix de familles conscientes que cette dernière langue devra de toute façon être maîtrisée par leurs enfants.

J'avais en septembre 2008 écrit au Président Jacques Bigot pour lui suggérer de remplacer "CUS magazine" (NDR : le journal de la communauté urbaine de Strasbourg) par une revue entièrement bilingue de l'Eurodistrict : en vain, M. Bigot ayant jugé un tel projet "prématuré". En réalité, toutes les collectivités alsaciennes (Région, conseils généraux, communes...) devraient donner l'exemple en rendant symboliquement à la langue allemande la même place que le français dans leur communication institutionnelle. La préservation de la compétitivité, de la prospérité et la sauvegarde la richesse linguistique de l'Alsace nécessitent de telles actions. Il sera encore plus chic demain de parler français et allemand.

Frédéric Le Jehan
Ancien conseiller municipal
 et communautaire
de Strasbourg